{"id":42,"date":"2023-11-28T18:25:23","date_gmt":"2023-11-28T17:25:23","guid":{"rendered":"https:\/\/derridex.fr\/?page_id=42"},"modified":"2023-11-28T18:52:23","modified_gmt":"2023-11-28T17:52:23","slug":"derrida-hospitalite","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/derridex.fr\/index.php\/derrida-hospitalite\/","title":{"rendered":"Derrida, l&#8217;hospitalit\u00e9 (page de synth\u00e8se)"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\">1. Hospitalit\u00e9, un concept implosif.<\/h4>\n\n\n\n<p>Nous croyons savoir ce que nous voulons dire par hospitalit\u00e9. Nous l&#8217;associons \u00e0 un vocabulaire, un lexique, des mots de la langue courante (accueil, r\u00e9ception, invitation, etc.) qui font sens. Pourtant il n&#8217;est pas s\u00fbr que nous sachions ce que c&#8217;est. Il y a en elle une contradiction intrins\u00e8que, insoluble. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, elle laisse entendre que mon devoir, c&#8217;est d&#8217;accueillir l&#8217;autre ou l&#8217;\u00e9tranger en ami. Je dois le recevoir, l&#8217;h\u00e9berger chez moi. Mais d&#8217;un autre c\u00f4t\u00e9, cet accueil suppose que je sois le ma\u00eetre, le patron de ce lieu o\u00f9 je re\u00e7ois, ma maison. Il faut que mon identit\u00e9 soit respect\u00e9e, prot\u00e9g\u00e9e. Comment maintenir cette identit\u00e9 au moment m\u00eame o\u00f9 je m&#8217;expose \u00e0 l&#8217;autre ? Comment ne pas me transformer en invit\u00e9 de mon invit\u00e9 ? En m\u00eame temps que je consid\u00e8re l&#8217;autre comme ami, je dois le consid\u00e9rer comme ennemi. L&#8217;hospitalit\u00e9 ne peut qu&#8217;imploser.<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;analyse \u00e9tymologique du mot latin hospis par Emile Benveniste t\u00e9moigne de la tension entre d&#8217;une part l&#8217;identit\u00e9 personnelle et familiale (pet, ipse) et d&#8217;autre part l&#8217;attitude de l&#8217;h\u00f4te \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de celui qui peut \u00eatre aussi son ennemi (hostis). Pour nommer cette tension, Derrida a invent\u00e9 un mot : hostipitalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">2. Deux hospitalit\u00e9s.<\/h4>\n\n\n\n<p>A l&#8217;\u00e9gard d&#8217;un visiteur, j&#8217;ai deux attitudes possibles : l&#8217;invitation si je le re\u00e7ois en fonction des r\u00e8gles en usage chez moi; la visitation si je laisse ma maison ouverte. Dans le premier cas, l&#8217;hospitalit\u00e9 est conditionnelle; dans le second elle est inconditionnelle, ou &#8220;pure&#8221; , ou absolue. L&#8217;\u00e9tranger de la visitation, qu&#8217;on appelle aussi arrivant absolu, est ind\u00e9termin\u00e9. Ce peut \u00eatre n&#8217;importe qui. Pour l&#8217;accueillir, l&#8217;h\u00f4te l\u00e8ve les barri\u00e8res immunitaires avec lesquelles il se prot\u00e9geait. Il accepte de s&#8217;exposer \u00e0 ce visiteur dont les lois et les comportements sont impr\u00e9visibles, de se transformer en fonction de ce qui arrive, au risque de perdre son identit\u00e9. Il accepte que le visiteur fasse la loi chez lui, m\u00eame si ce &#8220;chez soi&#8221; devient impossible \u00e0 vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;hospitalit\u00e9 pure n&#8217;est pas un programme, ni une r\u00e8gle de conduite, ni une notion politique ou juridique. Elle ne rel\u00e8ve pas de la morale, mais plut\u00f4t de la culture en tant qu&#8217;elle implique une mani\u00e8re d&#8217;\u00eatre chez soi et avec les autres, un style, un \u00e9thos. Jacques Derrida en propose une d\u00e9finition stricte, conceptuelle. Son hospitalit\u00e9 inconditionnelle (ou visitation) est un principe \u00e0 maintenir, un concept li\u00e9e \u00e0 la structure de messianit\u00e9 qui caract\u00e9rise l&#8217;exp\u00e9rience humaine de la croyance : nous sommes irr\u00e9ductiblement expos\u00e9s \u00e0 la venue de l&#8217;autre.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3. Le principe de l&#8217;hospitalit\u00e9 pure, ses sources.<\/h4>\n\n\n\n<p>L&#8217;hospitalit\u00e9 n&#8217;est pas un choix, une d\u00e9cision, c&#8217;est une loi, une loi d&#8217;avant la loi qui ouvre la possibilit\u00e9 d&#8217;un accueil. Cette loi, pr\u00e9-originelle (une arkh\u00e8 d&#8217;avant le commencement), ne se d\u00e9rive pas. C&#8217;est un &#8220;oui&#8221; \u00e0 l&#8217;autre qui r\u00e9pond \u00e0 une promesse d&#8217;acquiescement, un &#8220;oui&#8221; de l&#8217;autre (de l&#8217;infans, du nouveau-n\u00e9) jamais totalement acquis \u00e0 l&#8217;avance mais pr\u00e9suppos\u00e9. L&#8217;acquiescement est irr\u00e9ductible, sans cause : il faut commencer par r\u00e9pondre, un geste irrempla\u00e7able, une sollicitude dont la figure courante est celle de la m\u00e8re. Son oui n&#8217;est pas premier, il est d\u00e9j\u00e0 un r\u00e9ponse, mais une r\u00e9ponse pr\u00e9alable, inconditionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;hospitalit\u00e9 n&#8217;est pas le produit d&#8217;un raisonnement, on ne la d\u00e9montre pas, on la d\u00e9clare. C&#8217;est un coup de force, un axiome, l&#8217;invention d&#8217;un nouveau langage qui peut s&#8217;inscrire dans des traditions ou des fid\u00e9lit\u00e9s mais les d\u00e9borde, comme il d\u00e9borde la pens\u00e9e purement politique ou la langue courante. Tout commence donc par la paix, m\u00eame si, d\u00e8s le d\u00e9part, cette paix, confront\u00e9e au tiers, peut \u00eatre oubli\u00e9e, rejet\u00e9e, transform\u00e9e en guerre, en hostilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Emmanuel L\u00e9vinas a fait de ce temps d&#8217;ouverture de l&#8217;\u00e9thique, d&#8217;accueil absolument originaire, un trait f\u00e9minin. Mais selon Derrida, la pr\u00e9s\u00e9ance de l&#8217;accueil, y compris dans sa propre maison, n&#8217;a rien de naturel. On ne peut pas la r\u00e9duire \u00e0 la figure d&#8217;une alt\u00e9rit\u00e9 f\u00e9minine construite \u00e0 partir de l&#8217;androcentrisme classique. L&#8217;exigence d&#8217;hospitalit\u00e9 pure, excessive, intenable, inconditionnelle, qui est (toujours selon Derrida reprenant une formule de L\u00e9vinas) l&#8217;\u00e9thicit\u00e9 m\u00eame, le tout et le principe de l&#8217;\u00e9thique, oblige \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de tout autre. Ce rapport ne s&#8217;instaure pas par accident, mais par une s\u00e9paration radicale, dans un quasi-moment, &#8220;pr\u00e9-originaire&#8221;, o\u00f9 l&#8217;h\u00f4te-otage ne se pose pas encore comme sujet. Dans ce mouvement de subjectivation, le chez-soi ne procure ni sol stable, ni fondement, ni enracinement. Avec l&#8217;ouverture \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, c&#8217;est un \u00e9v\u00e9nement unique, \u00e0 peine pensable, qui est chaque fois r\u00e9it\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4. Notre responsabilit\u00e9, entre le conditionnel et l&#8217;inconditionnel.<\/h4>\n\n\n\n<p>Les deux hospitalit\u00e9s sont h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, mais indissociables. L&#8217;hospitalit\u00e9 inconditionnelle, inacceptable en pratique, est incontournable conceptuellement. Elle transcende les institutions et s&#8217;impose comme l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9 de l&#8217;autre. M\u00eame dans l&#8217;ath\u00e9isme le plus radical, m\u00eame si Dieu nous abandonne, ce d\u00e9sir d&#8217;alt\u00e9rit\u00e9, laisser venir l&#8217;autre, r\u00e9side en moi et aussi dans la langue, qui ne peut ni \u00e9viter d&#8217;accueillir des h\u00f4tes incompr\u00e9hensibles, ni s&#8217;opposer aux transformations, aux marques externes qui viennent modifier sa syntaxe et son lexique.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">5. On ne sait pas encore ce qu&#8217;est l&#8217;hospitalit\u00e9.<\/h4>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 du sens qu&#8217;elle a dans la langue courante ou le droit, l&#8217;hospitalit\u00e9 ouvre \u00e0 d&#8217;autres pratiques, d&#8217;autres hospitalit\u00e9s qui ne sont ni d\u00e9termin\u00e9es, ni pr\u00e9visibles. J&#8217;ignore ces autres significations, mais d\u00e8s lors que j&#8217;appelle l&#8217;hospitalit\u00e9, je les laisse venir, j&#8217;y acquiesce avant m\u00eame de les conna\u00eetre. Le mot fait penser, il me donne \u00e0 penser, il m&#8217;invite \u00e0 penser. Alors que je ne le pense pas encore, je dis d\u00e9j\u00e0 bienvenue (bienvenue au mot, bienvenue \u00e0 l&#8217;autre). Je r\u00e9ponds pr\u00e9sent, me voici.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours conditionn\u00e9e, m\u00e9diatis\u00e9e par un tiers : l&#8217;institution, la justice, l&#8217;Etat, etc., l&#8217;hospitalit\u00e9 n&#8217;est jamais pure. Nous avons la responsabilit\u00e9 d&#8217;inventer un lieu de rencontre, de compromis, d&#8217;\u00e9mergence po\u00e9tique, qui lui laisse une place chaque fois unique, dans le droit et au-del\u00e0 du droit. Il n&#8217;y a pas d&#8217;\u00e9thique sans rapport au tiers, et le tiers peut se r\u00e9v\u00e9ler dangereux, mena\u00e7ant, risqu\u00e9, voire pire. L&#8217;hospitalit\u00e9 ne va pas sans hostilit\u00e9 (hostipitalit\u00e9), mais elle permet de conjurer une autre menace, aussi grave, celle de l&#8217;insuppl\u00e9able ou de l&#8217;irrempla\u00e7able. En effet si l&#8217;ips\u00e9it\u00e9 \u00e9tait la loi, si l&#8217;identit\u00e9 se stabilisait d\u00e9finitivement, nous deviendrions fous.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">6. Les figures de l&#8217;hospitalit\u00e9 : paix, tol\u00e9rance, accueil des r\u00e9fugi\u00e9s, etc..<\/h4>\n\n\n\n<p>Ce qui se dit de l&#8217;hospitalit\u00e9 peut aussi se dire de la tol\u00e9rance. Alors que la tol\u00e9rance d&#8217;inspiration chr\u00e9tienne est avant tout charitable (j&#8217;accepte de supporter l&#8217;autre, bien que nous n&#8217;ayions pas la m\u00eame appartenance, mais je garde le contr\u00f4le sur mon chez moi), l&#8217;autre tol\u00e9rance est pens\u00e9e comme scrupule, respect devant l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9 infinie ou l&#8217;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de l&#8217;autre. Elle est intenable, incontr\u00f4lable, mais incontournable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le principe d&#8217;hospitalit\u00e9 ne prescrit aucune r\u00e8gle pr\u00e9cise de comportement, mais il n&#8217;est pas non plus sans effet. Son inscription dans le discours conduit \u00e0 proposer de nouveaux concepts, ou \u00e0 donner d&#8217;autres sens \u00e0 des concepts anciens. Exemples :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Kant a propos\u00e9 le concept de paix perp\u00e9tuelle. Mais il ne s&#8217;agit que d&#8217;une paix institu\u00e9e, qui d\u00e9pend d&#8217;une n\u00e9gociation politique. Aussi cosmopolitique soit-elle, elle reste conditionnelle.<\/li>\n\n\n\n<li>la ville-refuge, qui renouvelle le droit d&#8217;asile (mais le concept n&#8217;est pas nouveau, il remonte \u00e0 de tr\u00e8s anciennes sources bibliques),<\/li>\n\n\n\n<li>le m\u00e9tissage des cultures, qui expose \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger,<\/li>\n\n\n\n<li>et aussi, plus radicalement, devant la multiplication des r\u00e9fugi\u00e9s, \u00e9migr\u00e9s, exil\u00e9s, d\u00e9plac\u00e9s, expuls\u00e9s et des crimes contre l&#8217;hospitalit\u00e9, une mutation, une conversion \u00e9thique du concept de politique.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">7. Au-del\u00e0 de l&#8217;humanisme.<\/h4>\n\n\n\n<p>Si la loi d&#8217;hospitalit\u00e9 est infinie, elle ne vaut pas seulement pour l&#8217;humain, mais aussi pour l&#8217;enfant, l&#8217;animal, le v\u00e9g\u00e9tal, pour tout vivant et aussi pour tout non-vivant (la pierre, le min\u00e9ral). Qu&#8217;il s&#8217;agisse de manger ou de vivre en un lieu, elle se pose en termes de respect, de don dans le rapport \u00e0 l&#8217;autre. Ce positionnement est n\u00e9cessaire, et en m\u00eame temps paradoxal, contradictoire, intenable. Quand il a lieu, le mouvement de l&#8217;hospitalit\u00e9 ne se pr\u00e9sente pas comme tel, il a lieu au-del\u00e0 de lui-m\u00eame, au-del\u00e0 de l&#8217;\u00eatre. L&#8217;hospitalit\u00e9 bute sur un seuil qu&#8217;elle ne peut pas franchir mais, paralys\u00e9e, elle promet ce franchissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Dire &#8220;Viens&#8221; \u00e0 l&#8217;autre, penser l&#8217;\u00e9v\u00e9nement dans sa diff\u00e9rence incalculable, impr\u00e9visible, c&#8217;est ouvrir un espace messianique. Le Viens&#8221; ne doit pas enfermer l&#8217;autre dans un d\u00e9sir, un ordre ou une demande de type religieux. Il doit rester abstrait, d\u00e9sertique, ind\u00e9termin\u00e9, sans contenu. Humain, animal, spectre ou Dieu, on ne conna\u00eet pas l&#8217;arrivant. On peut le craindre, mais aussi le chasser ou le conjurer. Hospitalit\u00e9 et exclusion vont de pair.<\/p>\n\n\n\n<p>(Version idixienne du 6 novembre 2023)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Hospitalit\u00e9, un concept implosif. Nous croyons savoir ce que nous voulons dire par hospitalit\u00e9. 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